Culture Hypothèse
La liste noire en rétrospective et l'argent qui ferme un journal
Un exercice de la rédaction. Locarno79 consacre cinquante films aux personnes écartées du travail pour des motifs politiques. Il y a dix ans, le financement privé d'une action civile a conduit à la fermeture d'un média américain.
Peter Thiel n'est pas à Locarno et il n'existe aucun lien entre son affaire et la rétrospective du festival. Ce texte rapproche deux cas éloignés dans le temps et différents par nature, parce que tous deux touchent à la même question: que se passe-t-il lorsque celui qui dispose de moyens peut décider qui continue de travailler et qui non.
La rétrospective de la 79e édition s'intitule «Red & Black - The Hollywood Left and the Blacklist» et comprend cinquante titres, entre fictions, documentaires, actualités filmées et courts métrages. Les œuvres proviennent de sept pays et ont été réalisées par des cinéastes et des professionnels persécutés ou inscrits sur la liste noire durant la chasse aux sorcières du sénateur McCarthy, ou leur sont dédiées. La sélection est établie par le critique iranien Ehsan Khoshbakht.
Le second cas
En 2016, Thiel a confirmé avoir financé, à hauteur d'environ dix millions de dollars, l'action du lutteur Hulk Hogan contre le site Gawker. La procédure portait sur la publication d'une vidéo privée. Un jury de Floride a accordé à Hogan 115 millions de dollars, portés ensuite à 140. Le litige s'est conclu par un accord de 31 millions, et le média a cessé de paraître.
Thiel a expliqué que Gawker avait publié en 2007 un article révélant son homosexualité, et il a qualifié le financement de cette action comme l'une des choses philanthropiquement les plus importantes qu'il ait faites. Dans une procédure ultérieure, ses avocats ont également invoqué un motif économique à côté de la protection de la sphère privée.
Les différences sont substantielles et doivent être dites. La liste noire fut une persécution politique coordonnée entre commissions parlementaires et studios de cinéma, qui frappa des centaines de travailleurs pour leurs opinions et sans procès. L'affaire Gawker fut une action civile portant sur une question de vie privée, tranchée par un jury, et le financement d'un litige par un tiers est une pratique légale aux États-Unis.
Ceux qui défendent ce financement observent en outre que la publication d'une vidéo privée n'est pas du journalisme et qu'un jugement n'est pas une liste de proscription.
Le point de contact est cependant réel et concerne le résultat, non le droit. Dans les deux cas, une rédaction a cessé d'exister et des personnes ont perdu la possibilité de travailler, sans que cela découle du jugement des lecteurs ou du marché.
La valeur de la rétrospective tient aussi à cela. Une manifestation qui remet en circulation des films que quelqu'un voulait faire disparaître montre combien de temps il faut pour que ces œuvres redeviennent visibles, et combien peu pour les faire disparaître.
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