Suisse Pénurie d'eau
Pourquoi 151 communes rationnent l'eau dans un pays qui en a
Personne ne tient de registre national des restrictions. Une enquête a analysé les sites de 2110 communes et a trouvé trois motifs différents derrière des interdictions qui paraissent identiques.
Le 22 juin, les habitants de cinq villages du canton de Fribourg ont reçu la même instruction: réduire leur consommation d'eau. Les interdictions portaient sur le remplissage des piscines, l'arrosage des jardins et le lavage des véhicules et des terrasses.
Fin juillet, la situation s'était aggravée dans tout le pays. Plus de 194 villages et villes avaient demandé à leurs habitants d'économiser l'eau. Au moins 151 communes, selon un décompte du 24 juillet, avaient introduit de véritables interdictions, avec des amendes atteignant dans certains cas 2000 francs.
Les restrictions varient beaucoup. À Coldrerio, au Tessin, les maisons portant un numéro pair peuvent arroser les massifs le lundi, le mercredi et le vendredi, celles portant un numéro impair les autres jours. Certaines communes autorisent l'arrosage à la main mais interdisent le tuyau, avec des amendes jusqu'à 1000 francs. Des communes soumises aux mêmes conditions météorologiques n'imposent rien et se bornent à demander d'éviter le gaspillage.
Personne ne tient la comptabilité de ces mesures. Les cantons gèrent la distribution de l'eau, mais ce sont les communes qui fixent leurs propres règles, et peu de cantons savent lesquelles ont décidé quelque chose.
Fribourg fait exception: il impose l'annonce et publie les données sur une carte. Cet été, 40% des communes du canton ont émis des recommandations ou des restrictions. «Nous ne connaissons pas les raisons précises derrière ces appels», a déclaré Julie Boillat, hydrogéologue au service cantonal de l'environnement. La France dispose en revanche de VigiEau, un registre national actualisé en temps réel.
Pour reconstituer le tableau suisse, il a fallu analyser à la main les sites de 2110 communes, en vérifiant une annonce à la fois.
Trois causes derrière des interdictions identiques
La première est la pénurie effective. Durant la sécheresse, les sources dépendant de bassins locaux s'épuisent vite, et le débit peut chuter en quelques jours. À Rossinière, village alpin vaudois, l'interdiction d'arroser est arrivée après le tarissement des sources, avec l'avertissement que de brefs orages ne suffiraient pas à les remplir.
La deuxième est économique. Pfungen, à vingt kilomètres de Zurich, s'alimente en partie à ses propres sources et en partie en achetant de l'eau potable à Winterthour, par contrats à volume fixe. Dépasser la quantité convenue multiplie le prix par cinq. Comme les tarifs à la consommation sont fixés à l'avance, la commune ne peut pas répercuter la différence sur les habitants et la retrouve dans son budget. Avant d'atteindre la limite, elle a demandé à la population de cesser d'arroser les pelouses, de ne pas laver les voitures et de prendre des douches plus courtes. L'initiative a fonctionné et le plafond n'a pas été dépassé.
Selon les estimations de la Société suisse de l'industrie du gaz et des eaux, environ 90% des services des eaux peuvent acheter de l'eau aux communes voisines grâce à des interconnexions construites au fil des décennies. Le système est souple, mais deux villages soumis au même climat et puisant dans la même nappe peuvent se comporter différemment selon les contrats et les conduites disponibles.
La troisième cause est infrastructurelle. Les soirs de chaleur, quand tout le monde se douche et arrose en même temps, un réseau dimensionné pour la demande normale peut tout simplement se vider.
La Confédération évalue la situation et recommande des restrictions, mais ne peut édicter des ordonnances qu'en cas de pénurie grave, c'est-à-dire lorsque les cantons ne parviennent plus à garantir au moins quatre litres d'eau potable par personne et par jour.
Un instrument reste inutilisé. Les services publics pourraient augmenter les tarifs en période de pénurie, si le mécanisme est prévu à l'avance dans les règlements. Plusieurs villes françaises le font, dont Toulouse. En Suisse, aucune entreprise ne l'applique, notamment parce que l'eau coûte 2,30 francs les mille litres et qu'il faudrait des hausses très fortes pour modifier les comportements.
Le Parlement a commandé une stratégie nationale de l'eau, attendue d'ici fin 2027. Les indications de l'Office fédéral de l'environnement laissent toutefois entendre une portée limitée, puisque les compétences cantonales et communales resteront inchangées.
Le contexte aide à comprendre l'urgence. Entre avril et juin 2026, les précipitations n'ont atteint que 56% de la moyenne climatologique de la période 1991-2020, selon MétéoSuisse. C'est la valeur la plus basse depuis 1901, à égalité avec 1976.
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